RSE: pour en savoir plus sur B Corp

Ayant récemment accompagné une entreprise dans son parcours de certification B Corp, j’ai voulu en savoir plus sur cette communauté d’origine nord-américaine. J’ai trouvé les réponses dans ce livre publié en 2020, qui retrace l’histoire du mouvement B Corp, présente en détail son mode de de fonctionnement et offre de nombreux exemples concernant des entreprises membres de B Corp:

Christopher Marquis : How the B Corp Movement Is Remaking Capitalism : Better Business – Yale University Press 2020.

On y trouve également les principales problématiques auxquelles le mouvement B Corp est confronté : passer d’un mouvement purement nord-américain à un mouvement mondial, tenant compte des autres cultures ; être attractif et utile aussi bien à des PME qu’à des grandes multinationales ; adresser les marchés émergents aussi bien que les marchés matures ; disposer d’une gouvernance équilibrée et prenant en compte régulièrement les innovations nécessaires ; mesurer l’impact aussi bien que les bonnes pratiques ; connecter les entreprises entre elles au service du bien commun; contribuer à orienter le fonctionnement de l’économie dans la bonne direction etc.

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Christopher Marquis a enseigné l’innovation sociale et le changement institutionnel à Harvard, et la gestion d’entreprise à Cornell. Après en avoir découvert l’existence en 2009 par une de ses étudiantes, il a choisi les B Corp pour illustrer ses cours sur l’innovation dans le business. Dès 2010 il multiplia les études de cas basées sur des entreprises B Corp pour ses étudiants.

Le mouvement B Corp, qui a connu une croissance exponentielle en 10 ans, est selon Marquis un catalyseur puissant pour une réforme positive de l’économie.

L’annuaire complet de B Corp figure ici : https://bcorporation.net/directory (plus de 3400 entreprises dans plus de 70 pays dans le monde, dont plus de 50% hors USA (les filiales des grands groupes (tel Danone) figurant individuellement) mais Christopher Marquis cite volontiers :

  • parmi les grandes entreprises multinationales : Danone, Unilever, Procter& Gamble, Nestlé, Gap, Natura etc.
  • parmi les entreprises de plus petite taille mais pas moins dynamique au service d’un « better business » ou « business for good » : Kickstarter, Allbirds, Casper, Bombas, King Arthur Flour, Trillium Asset Management, le vignoble français Château Maris…

Pour l’annuaire B Corp France, voir ici.

Le sommaire du livre, qui donne des indications sur « l’esprit B Corp », est le suivant :

  • Se concentrer/porter l’attention sur les interdépendances, pas sur les externalités
  • Interdependance Day
  • Braquer les projecteurs sur les interdépendances
  • Mettre la loi du côté des parties prenantes
  • Investir pour l’Impact
  • Les salariés
  • Trouver des « âmes-sœurs » dans la communauté B Corp
  • Evoluer vers la globalité
  • Elargir l’entonnoir
  • Big Is Not Always Bad
  • Convaincre les consommateurs de prendre soin/faire attention.

Nous allons examiner successivement dans cet article : les idées générales qui animent B Corp, l’histoire de B Corp depuis le début des années 2000, et enfin quelques exemples.

Pour une première familiarisation avec B Corp, on pourra utilement consulter les sites suivants :

BIA (l’outil d’auto-évaluation initiale Business Impact Assessment) : https://bimpactassessment.net/

B Corp Monde : https://bcorporation.net/

B Corp Europe : https://bcorporation.eu/

B Corp France :  https://www.bcorporation.fr/

B Lab Europe :  https://bcorporation.eu/about-b-lab

B Lab France :  https://www.linkedin.com/company/bcorpfrance/

Les idées générales

Dans son introduction, Marquis commence par acter du fait que de plus en plus de gens récusent le système capitaliste actuel, parce qu’il est injuste et clivant. Aux Etats-Unis, une enquête Harvard Kennedy School conclut que plus de 50% des personnes de 18 à 29 ans rejettent ce capitalisme-là. Les deux extrêmes (richesse et pauvreté) s’éloignent de plus en plus. Il estime également que si les grandes entreprises devaient supporter le poids financier de leur impact environnemental, et plus généralement toutes leurs externalités négatives, aucune ne serait profitable. Ce coût est supporté par la collectivité. Il voit dans ces anomalies graves, la conséquence directe du primat de l’actionnaire sur les parties prenantes, qui pousse à maximiser le profit et la valeur des actions, sans tenir compte de l’équité et de l’éthique.

Le mouvement B Corp est, en grande partie, une réaction contre ces dérives : cultures d’entreprises toxiques, standards environnementaux insuffisants, obsession du profit à court terme… On n’y remet pas en cause le système capitaliste, on le corrige et on l’oriente différemment. Nous reviendrons sur ce point. Le mouvement B Corp converge avec celui du Conscious Capitalism (Branson et B Team, Mackey dirigeant de Whole Foods), la COP 25, les 17 ODD (objectifs de développement durable de l’ONU), etc. en vue d’un « capitalisme meilleur, plus équitable et plus durable ». Les entreprises ne sont pas là pour résoudre tous les problèmes, mais elles ont un rôle puissant dans la société et leur action est déterminante.

Une remarque importante, qui signe l’esprit B Corp : « Les engagements volontaires RSE sont louables individuellement, mais ne suffisent pas à régler les problèmes inhérents au fonctionnement actuel du capitalisme. »

Une autre, tirée d’une citation d’Emmanuel Faber (Danone) dans le cadre de B Corp : « La finance devrait servir l’économie, et l’économie devrait servir la société. »

De façon intéressante pour un américain (automatiquement classé « libéral » en économie, autrement dit partisan d’une intervention minimale de la puissance publique !), Marquis (et donc probablement les fondateurs de B Corp, dont on parlera plus loin) affirme que le système capitaliste, s’il est régulé correctement par les gouvernements, peut contribuer très puissamment au bien collectif (pour ne pas dire bien commun). L’enjeu consiste donc à renforcer les effets positifs du capitalisme tout en protégeant individus et société contre ses effets négatifs. D’autres auraient dit que le capitalisme n’est pas intrinsèquement pervers, et qu’il a besoin d’être canalisé. B Corp pousse les entreprises à assumer leur responsabilité (accountability). On reviendra plus loin sur cette question fondamentale : « le capitalisme libéral peut-il être réformé de l’intérieur ? »

Les reflets des engagements positifs des B Corp sont :

  • meilleure réputation chez les clients ;
  • stabilité plus importante des salariés ;
  • pratiques environnementales saines ;
  • profits raisonnables ;

le tout construit sur l’interdépendance et non sur la concurrence pure, en maximisant la valeur pour la société, et non pour les seuls actionnaires.

La Déclaration d’interdépendance élaborée dès les origines (voir la chronologie plus bas) et signée par toutes les entreprises B Corp, a assez peu changé au fil du temps :

Marquis s’en prend ensuite au « mythe de la suprématie de l’actionnaire » : cette suprématie n’est ni naturelle, ni meilleure pour les investisseurs, ni meilleure pour tous. La suprématie de l’actionnaire a été instillée dans les esprits comme allant de soi, du fait de la révolution industrielle et de l’ère du capitalisme triomphant. Confier aux dirigeants des responsabilités autres que la gestion du profit et du développement des entreprises, était alors jugé subversif dans les milieux libéraux (cf. le célèbre article de Milton Friedman dans le NYT Magazine, 13 septembre 1970 : «… in a free society… there is one and only one social responsibility of business – to use its ressources and engage in activities designed to increase its profits so long as it stays within the rules of the game, which is to say, engages in open and free competition without deception of fraud.» Sinon, ce sont, selon Friedman, des mécanismes politiques et non les mécanismes du marché, qui règlent l’allocation des ressources. Pour Coen Gilbert, c’est une grave erreur de codage du logiciel capitaliste, qui s’est disséminée partout.

Selon l’agence TruCost , affiliée à Standards & Poor’s et spécialisée dans l’évaluation des coûts cachés d’une utilisation non-durables des ressources naturelles par les entreprises, ces coûts cachés (externalités négatives générées) s’élèvent à 4,7 milliards de dollars par an. Marquis fait un intéressant rapprochement avec le fait que nous évaluons habituellement la valeur ajoutée uniquement à travers les échanges et les transactions, et pas en valeur absolue intégrant précisément les externalités, considérées comme gratuites[1].

Christopher Marquis se montre au passage relativement critique à l’égard du mouvement Just Capital (https://justcapital.com/)  qui promeut « l’économie des parties prenantes, au service de tous les Américains » mais inclut dans son top 100 des entreprises ESG (environnement- social-gouvernance, le pendant chez les investisseurs de la RSE dans les entreprises) :  Pepsi, Texas Instruments, Microsoft…

Marquis est critique également vis-à-vis de la déclaration de la Business Roundtable (19/08/2019) « Statement on the Purpose of a Corporation », qui affirme de façon trop tiède que l’entreprise doit être au service des parties prenantes (stakeholders) et pas seulement des actionnaires (shareholders). B Corp interpella peut après la Business Roundtable par le tract suivant :

« Trouver l’âme-sœur dans B Corp » : B Corp offre un éco-système et une animation, pour les entreprises certifiées. Des partenariats (dans l’esprit B Corp évidemment) se sont noués au sein de B Corp : par exemple entre Ben&Jerry’s, Rhino Foods et Greystone Backery ou encore entre Ben&Jerry’s et New Belgium Brewing. Dans un autre registre, Patagonia entraîne 4 autres B Corp pour créer un fonds dédié à l’énergie solaire domestique. Etc.

Marquis aborde ensuite la distinction intéressante entre « bien intrinsèque » et « bien compensatoire ». On rejoint ici la critique des externalités négatives : un résultat global légèrement positif peut résulter d’un faible impact positif et d’un impact négatif encore plus faible, ou bien d’un impact positif important et dépassant de peu un impact négatif tout aussi important. Il prend l’exemple de Pepsi qui a réalisé une usine de fabrication de chips « zéro-émissions ».

Le chapitre sur les salariés évoque entre autres l’effet positif de B Corp sur la marque employeur, l’intérêt d’un actionnariat salarié, ainsi que des pratiques intéressantes liées à la toute récente crise COVID-19. L’entreprise B Corp se préoccupe de la santé physique, émotionnelle et économique des salariés.

L’histoire de B Corp

B Corp a été fondé par trois amis, alumni de Stanford (fin des années 80), Jay Coen Gilbert, Bart Houlalan et Andrew Kassoy, au début des années 2000. Leur constat de départ a été :

  • Les entreprises (le « business ») peuvent avoir un impact extrêmement positif sur la société ;
  • Les institutions ne permettent pas aux entreprises de capitaliser sur ce potentiel, du fait de limitations à la fois juridiques et culturelles, focalisant l’énergie de l’entreprise sur la suprématie de l’actionnaire.

Tout en gardant le cap du « business for good » et de l’impact social/sociétal de l’entreprise, il faut pouvoir développer l’activité, lever des fonds et maintenir une trésorerie suffisante.

Créer une association

Cela les conduisit à créer B Lab en 2006, donnant à cette NPO (association à but non-lucratif) l’objectif de promouvoir des entreprises concourant non pas pour être « la meilleure du monde » mais « la meilleure pour le monde ».

Elaborer un statut juridique

Une des premières tâches de B Lab fut d’élaborer un statut juridique de Benefit Corporation, qui met les bénéfices sociaux et les droits des salariés ainsi que les communautés et l’environnement, sur le même pied que les intérêts des actionnaires[2]. Pour en savoir plus, aller sur http://ww38.benefitcorporation.net/. Ce type de statut[3], conjugué avec l’état d’esprit des entrepreneurs et de leurs parties prenantes, dissuade l’entreprise de faire supporter à la société ses « externalités » (sociales, environnementales…) négatives.  Les Benefit Corp sont astreintes légalement à prendre en compte les intérêts des salariés, des clients, des communautés parties prenantes, ainsi que l’environnement et les intérêts des actionnaires. Cela change beaucoup de choses dans la stratégie et le management.  Début 2020, 35 états des Etats-Unis avaient reconnu la Benefit Corporation, de même que l’Italie, l’Equateur, la Colombie, la Colombie Britannique… plusieurs autres pays y travaillaient (Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chili, Pérou, Portugal, Taïwan, Uruguay…. L’état du Delaware (arrêt Revlon contre MacAndrews & Forbes Holdings, 1986) a été un frein puissant contre ce développement aux USA, dans la lignée de l’arrêt Dodge contre Ford (1919) confirmé par l’arrêt eBay contre Craiglist (2010) qui privilégient systématiquement l’actionnaire sur les autres parties prenantes. Pour les fondateurs de B Lab, il s’agissait en fait d’institutionnaliser une pratique déjà existante chez de nombreux entrepreneurs, d’équilibrer les intérêts des différentes parties prenantes, dont les actionnaires. La Californie, malgré le veto initial de son gouverneur de l’époque, fut le premier laboratoire du nouveau statut Benefit Corp, suivi de près par le Maryland, le Vermont et ensuite bien d’autres, dont le Delaware. Dans beaucoup d’états, le statut B Corp ne remplace pas les statuts LLLC, FPC (Californie) ou SPC (Washington) évoqués plus haut, mais vient les compléter.

exemple de label Benefit Corp (Oregon)

Certains aux USA jugent que le statut juridique n’est pas indispensable, comme Lynn Stout dans « The Shareholder Value Myth » (2012) : le « business for good » doit rester volontaire et libre. D’autres voies s’élèvent pour dire que sans le rempart légal, la pression des actionnaires est trop forte sur les dirigeants.

En France, on est libre (surtout depuis la loi PACTE et ses répercussions dans le Code civil, articles 1833 et 1835, et le Code de commerce, article L 210-10) de modifier son objet social pour y faire apparaître d’autres objectifs que les résultats commerciaux : définition de la « raison d’être » et, le cas échéant, qualité d’entreprise à mission, qui est contraignante (évaluation par des tiers).

Avoir un bras armé financier

En même temps que la NPO B Lab, les fondateurs suscitèrent une FPO (For Profit Organisation), B Holdings, ayant vocation à être le « bras armé » investissant dans des entreprises « business for good » au sens défini dans ce livre. A cette époque (vers 2006 donc) Unilever rachetait Ben & Jerry, Colgate-Palmolive rachetait Tom’s of Maine (qui devint B Corp en 2019)

Créer la marque B Corp

C’est à cette époque qu’émergea l’idée d’une marque partagée, B Corp, capable de fédérer entrepreneurs, investisseurs et leaders d’opinion du secteur de l’économie et de la RSE.

Elaborer un outil d’évaluation adaptable, et répondant aux principes et valeurs

Le plus difficile au début fut de créer l’outil d’évaluation Business Impact Assessment, nécessaire pour accorder -ou pas- la certification[4] B Corp. Le processus d’évaluation devait être utilisable pour différentes tailles d’entreprises et dans différents secteurs de l’économie, et être capable de disqualifier le « greenwashing ». Le BIA fut d’abord inspiré de la grille « GRI » (Global Responsible Investment) (assez proche de l’ISO 26000) et par les pratiques décrites dans « Value-Driven Business, How to Change the World, Make Money and Have Fun » (2006). Une des exigences pour le BIA était la complétude : il devait aborder tous les aspects de l’entreprise. Le processus de certification peut conduire à braquer le projecteur sur des dysfonctionnements internes que l’entreprise n’avait pas forcément identifiés. Les concepteurs du BIA s’inspirèrent également du SASB (Sustainibility Accounting Standards Board).

exemple d’auto-évaluation Business Impact Assessment

 In fine, en 2007 (donc assez rapidement), un Standard Advisory Council fut créé pour gérer les évolutions du BIA, qui est lui-même dans une démarche de progrès continu. En 2019 le SAC fut séparé en deux : marchés émergents, marchés matures. Le constat a été fait que BIA est plus une identification de bonnes (ou mauvaises) pratiques, qu’une véritable mesure d’impact (au sens IRIS+GIIN, ou Impak, par exemple). Ceci est actuellement en cours de correction.

résumé du processus de labellisation B Corp
correspondance B Corp et ISO 26000

Une première cohorte de B Corp

La première « cohorte B Corp », recrutée à partir de 2006, comprenait notamment : Seventh Generation, Ben&Jerry’s, Patagonia, et ensuite des entreprises ciblées par B Lab avec l’aide d’Investor’s Circle ou Social Venture Network : Moka Joë Coffee, Method, Pura Vida Coffee, Indigenous Designs, A-I Builders, Eileen Fisher, New Belgium Brewing, King Arthur Flour, White Dog Café, etc.

Connecter les entreprises et la finance « for Good »       

B Corp s’est rapproché également des mouvements ISR (investissement socialement responsable) et Investing for Impact. De façon intéressante, le livre nous apprend que le terme Impact Investing aurait été lancé par la Fondation Rockefeller. Celle-ci est à l’origine du GIIN (Global Impact Investing Network) en 2007. Cet organisme assura la promotion de l’outil B Corp tourné vers les investisseurs, le GIIRS (Global Impact Investment Rating System), qui proposait un rating de type ESG aux investisseurs, à partir des données déposées dans le BIA. On trouve cet outil sur la plate-forme B-Analytics. Une campagne « Measuring What Matters » a utilisé B-Analytics en 2014 pour lancer l’approche « mesure d’impact ». B Analytics mesure également les tendances en matière d’impact (autrement dit la valeur et la dérivée). B Corp apporte des bénéfices non-monétaires tels que la réduction des risques, un standard élevé de management et une durabilité solide.

La NPO B Lab et l’instrument légal « Benefit Corporation » (aux USA et quelques autres pays, mais pas dans tous, ce qui nécessite des adaptations au droit national des sociétés) sont les deux principaux leviers de promotion de l’action de B Corp.

Déployer B Corp dans le monde

                A partir de 2011 environ, B Corp s’intéressa de plus en plus aux multinationales : Happy Family, Danone, Unilever, etc.

En 2013, B Corp reçoit la caution (morale) de John Elkington, le « père » de la « Triple Bottom Line » et de l’approche de performance extra-financière. B Corp coopère également avec le Center for Ethics and Social Responsibility de l’université de Boulder (Colorado).

                Des sessions « B Corp Leadership Development » sont organisées. Un premier livre (téléchargeable ici) paraît en 2014 : « The B Corp Handbook : How to Use Business as a Force for Good », sous la signature de Ryan Honeyman, fondateur de Honeyman Sustainibility Consulting (avec Tiffany Jana pour la 2ème édition, 2019). Le Vermont se révèle être un cadre très favorable à l’épanouissement des B Corp. Lorsqu’on sait que cet état est géré d’une manière très particulière par rapport aux autres états américains, pour ce qui concerne la distribution des moyens de production et des pouvoirs de décisions (sur un modèle « corporatiste » au bon sens du terme), et pour tout dire à échelle humaine, on n’est pas surpris que l’approche B Corp y ait trouvé un terreau favorable.

                 A date de 2020, le mouvement B Corp s’est étendu depuis les Etats-Unis à : Amérique latine (notamment Chili et Colombie), Europe, Royaume-Uni, Australie, et plus récemment Afrique orientale et Asie. Quelques connexions avec le WEF (World Economic Forum) et la Schwab Fondation for Social Entrepreneurship.

                Utopies (Elisabeth Laville) a joué un rôle-clé dans le développement de B Lab Europe notamment France, de même que Danone et des acteurs italiens. B Lab Australie et B Lab Nouvelle-Zélande sont apparus en 2013-2014, en même temps que B Lab Taïwan, Corée, Japon et B Corp Chine. 87 entreprises asiatiques sont B Corp, réparties en 17 pays. La première entreprise chinoise B Corp, First Respond’s, a été certifiée en 2016.

                Pour corriger le fait que, tout en se proposant aux entreprises du monde entier, B Corp est marqué par son origine nord-américaine, B Lab créa en 2014 un « Global Governance Council » et lui délégua un certain nombre de pouvoirs. Cela visait également à prévenir les critiques sur une possible influence ou domination américaine.  B Lab a également créé le « Standards Advisory Council », dont fait partie d’office chaque B Corp « globale » (internationale) afin de pouvoir adapter les standards B Lab aux différentes régions du globe et à leurs spécificités (notamment culturelles). Il y a actuellement 3 standards : US, global, marchés émergents. Ainsi le questionnaire Business Impact Assessment a été ajusté aux différentes régions. Il subsiste néanmoins un tronc commun « universel » substantiel. Le BIA, taillé au départ pour des PME et des ETI, a dû s’adapter à des entreprises de plus grandes tailles. Danone a été d’une grande aide pour cette évolution. Une des difficultés dans le cas des multinationales est le nombre de personnes impliquées dans le BIA, ainsi que la définition du périmètre à certifier (scoping process). Le Corporate des grands groupes nécessite en général un BIA à lui tout seul.

                B Corp a endossé les 17 ODD (objectifs de développement durable de l’ONU) ainsi que la démarche Global Compact.

Beaucoup d’exemples et de cas

Le livre de Christopher Marquis, écrit à l’anglo-saxonne, est truffé d’exemples ou de « mini case studies ». Il cite par exemple:

  • le refus d’Unilever d’être racheté à un prix très intéressant par Kraft Heinz, qui relayait une offre de Berkshire Hataway, appartenant à Warren Buffett (Coca Cola, Dairy Queen, McDonald’s. Cette décision fut ratifiée par les faits dans les années suivantes, qui virent une croissance rapide d’Unilever[5] ;
  •  le dilemme de la vente d’AND1 (équipements de sport, basket-ball notamment ; certifiée B Corp) à un acheteur dont on savait qu’il allait la démanteler ;
  • L’exemple réussi de la société brésilienne Natura (qui détient notamment Body Shop, Avon,Aesop,…)
  • Celle des différentes entités de Danone, notamment Danone USA, ainsi que la contribution de Danone à une approche globale pour les entreprises « globales » ;
  • Laureate Education, enseignement à destination de populations défavorisées dans diverses parties du monde ;
  • Des exemples de départs de B Corp (Etsy), ou de pertes de certifications (Honest Company, Warby Parker).

Commentaires en guise de conclusion

On constate à la lecture de ce livre, la grande cohérence et la puissance du mouvement B Corp, dès ses origines. B Corp se propose d’améliorer ou corriger le capitalisme de l’intérieur. Est-ce suffisant compte tenu de ce qu’on sait maintenant du capitalisme libéral et de ses effets néfastes ? C’est ce que résume la question de l’auteur (page 206) : « Est-ce B Corp qui changerait Walmart, ou Walmart qui changerait B Corp ? » Ou encore: « la meilleure entreprise du monde » vs « la meilleure entreprise pour le monde. »

Pour cela B Corp a élaboré au fil du temps des instruments de gouvernance et de pilotage adaptés et efficaces : label B Corp, statut de Benefit corporation, outil d’évaluation Business Impact Assessment, méthodologie B Analytics, partenariats B Lab, B Holdings pour le levier financier, Standard Advisory Council, Global Governance Council, Multinationals and Public Markets Advisory Committee etc.  Le tout en impliquant les membres de la communauté.

L’approche B Corp traite l’ensemble des aspects de la RSE identifiés dans l’ISO 26000 (ou la SA 8000). Pour l’instant elle promeut plus les bonnes pratiques que l’impact, mais c’est nous dit-on en cours d’amélioration. Noter également que B Corp s’emploie à disposer d’outils d’évaluation et d’accompagnements adaptés aux PME et ETI (sa « population nord-américaine de départ ») et aux grandes multinationales.

La suspicion d’obédience nord-américaine a fait l’objet d’actions correctives visant à « globaliser » la démarche B Corp et à pouvoir l’adapter à d’autres régions du monde.

Un intérêt de B Lab est de proposer une approche différente de/mais cohérente avec, les approches usuelles de la CSR (Corporate Social Responsibility) américaine, dont les porte-parole les plus connus sont (ou ont été) Howard R.Bowen (voir mon article ) Archie B. Caroll ou récemment Michaël Porter.

Autant les labels RSE sont nombreux, autant les véritables communautés RSE sont rares (en France) : personnellement je ne connais que le CJD, pionnier en France en matière de gouvernance responsable (https://www.cjd.net/) et la communauté Lucie (https://www.labellucie.com/) ainsi d’une certaine façon que les EDC (Entrepreneurs et dirigeants chrétiens, https://www.lesedc.org/ ) .

Christopher Marquis conclut son livre sur une référence au penseur britannique Eric Hobsbawm, auteur d’une trilogie sur la société et l’économie depuis le XVIIIème siècle, qui, dans « L’âge des extrêmes » affirme que les crises en série rencontrées par le capitalisme libéral conduisent à une catastrophe finale qui ne peut être évitée que par une réforme radicale du système, précisément dans le sens de « business for good ». C’est précisément la thèse que je défends avec Sophie Husson dans notre article de 12/2020 : https://www.linkedin.com/pulse/pour-une-sortie-de-crise-r%25C3%25A9ellement-durable-la-rse-sophie-husson/

Pour mieux connaître le mouvement B Corp

Outre les liens généraux proposés en début d’article, il y au moins deux possibilités pour aller plus loin :

 « The B Corp Handbook : How to Use Business as a Force for Good », (téléchargeable ici dans la 1ère édition 2014) sous la signature de Ryan Honeyman, fondateur de Honeyman Sustainibility Consulting (avec Tiffany Jana pour la 2ème édition, 2019)

ainsi que :

« From Shareholder Primacy to Stakeholder Capitalism », 2020, téléchargeable ici : https://bcorporation.net/stakeholder-capitalism


[1] Noter qu’une agence comme Impak (https://www.impak.eco/fr/) s’attache précisément à chiffrer aussi bien les externalités négatives que positives, sans se contenter du bilan final qui peut être trompeur. Elle est ainsi conduite à proposer des reclassements ESG en contradiction avec ceux qui se limitent aux critères usuels de l’ESG.

[2] Pour un panorama de ce type de statuts dans le monde, on pourra se référer à «La Société à Objet Social Etendu, un nouveau statut pour l’entreprise», Segrestin, Levillain, Vernac, Hatchuel, Presses des Mines, Economie et Gestion, 2015, ou bien à mon article publié à l’occasion de la loi PACTE en France : http://www.hyperionlbc.com/blog-hyperionlbc/pacte-512018-une-heureuse-initiative-du-gouvernement-concernant-lobjet-social-des-entreprises-pourquoi-pas-la-sose-societe-a-objet-social-etendu-ou-la-scs-societe-de-capitalisme-so/  . On pourra constater que B Corp n’a pas inventé ce type de statuts (Benefit Corporation, LLLC, Flexible Purpose Corp etc.), mais lui a incontestablement donné un essor considérable. La loi PACTE n’est pas allé jusqu’à notifier la création de SOSE, se limitant à la qualité d’entreprise à mission. Malgré les recommandations du rapport Notat-Senard « L’entreprise, objet d’intérêt collectif ».

[3] La Benefit Corporation ou la LLLC (low-profit limited liability company ) ont quelques rares équivalents dans le monde : SCIC en France, société à finalité sociale en Belgique, Community Interest Company au Royaume-Uni,Impresa Sociale en Italie,…

[4] En principe, en France tout du moins, les démarches RSE ne sont pas auditables et donc pas certifiables. Elles sont évaluables et labellisables. Nuance due au fait que l’ISO 26000 n’est pas une norme mais une recommandation. S’agissant d’une démarche volontaire (indispensable pour être responsable), il est logique qu’elle ne soit pas normalisée.

[5] Noter la critique d’Impak concernant le bilan RSE d’Unilever, les externalités négatives étant trop élevées selon Impak : https://casestudy.impak.eco/

Un commentaire

  1. JeanB a dit:

    Un grand merci pour cet éclairage précieux sur une thématique majeure, encore peu traitée en Europe ni en Asie mais manifestement appelée à devenir incontournable

    30 décembre 2020
    Répondre

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