Sans feu ni lieu: l’entreprise dans tous ses états

Se vogliamo que tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi. (Il Gattopardo, Giuseppe Tomasi de Lampedusa)[1]

 

«La carte n’est pas le territoire.» Alfred Abdank Skarbeck Korzybski (1879,Varsovie – 1950, Connecticut) considéré comme le père de la sémantique générale.

Le nom permet en principe d’accéder à l’essence de la chose ou de l’être. L’entreprise telle que nous la connaissons, est à la fois une très jeune personne et une vieille dame. Au sens contemporain du terme, elle n’existe que depuis à peine un siècle[2] ! Même si des organisations stables orientées vers un ouvrage ou une activité marchande, remontent à la haute antiquité partout dans le monde. Et pourtant elle est en train de se transformer à marche forcée, la -entreprise cédant en grande partie le pas à l’eentreprise. L’unité physique de lieu, de temps et d’action, cède à l’éclatement réticulaire partiellement virtuel et sursynchronisé. Est-ce pour autant la fin de l’entreprise ? Qu’est-ce qu’une entreprise sans feu ni lieu ? Sans doute pas sans foi ni loi, mais tout de même. Eternelle opposition entre nomades et sédentaires. C’est ce que nous examinons dans cet article, selon le plan suivant :

  1. un archétype qui a la vie dure
  2. le film s’accélère sérieusement
  3. sans compter ce qui va se produire dans 5 ans et que nous sommes incapables de prévoir
  4. ce qui ne change pas
  5. business as usual ou «rien ne va plus» ?
  6. au fait, c’est quoi une entreprise ?
  7. les causes
  8. les effets
  9. l’entreprise telle qu’on la connaît est-elle en train de disparaître ?

Vous pouvez télécharger une synthèse directement sur www.hyperionlbc.com  ou bien ici :

1/ Un archétype qui a la vie dure

                                                           Bellevue, Washington

L’idée «archétypale» d’entreprise, dont nous sommes plus ou moins imprégnés, est un tantinet malmenée depuis quelque temps. Cet archétype émane des théories «classiques» des organisations, ou plus exactement d’une vision des choses basée plutôt sur les notions objectivistes d’essence et d’existence, qui cède depuis quelques décennies le pas à une vision personnaliste, basée plutôt sur les relations et le subjectivisme. Les deux ne sont pas incompatibles, au contraire (pour être en relation il faut d’abord être, et inversement tout être vivant est un être de relations). Pour éviter une liste assommante et vouée à l’incomplétude, on se contentera ici de mentionner Henri Fayol (toujours en vogue hors de France) et Henri Mintzberg, et de renvoyer aux bons ouvrages ou à un prochain article Hyperion LBC sur les évolutions des paradigmes du management. Cet archétype était déjà sous tension depuis quelques décennies : approche actionnariale versus approche sociétale par les parties prenantes[3], théorie de l’agence[4], organisation par les processus[5] et les ERP (systèmes d’informations), remise en cause du sens du travail dans l’existence, l’entreprise dite étendue, ingénierie concourante et intégration informatique de la supply chain, séparation croissante entre ceux qui ont un emploi stable (salarié ou libéral) et ceux qui n’en ont pas ou de façon intermittente etc.  Cependant la vision «classique» restait prédominante.

Extrait de « Refonder l’entreprise », Segrestin et Hatchuel, Seuil, République des idées, 2012

2/ Le film s’accélère sérieusement

Au-delà de ces vagues de fond pour penser et «vivre» l’entreprise, celle-ci subit maintenant (et profite de) : l’ubérisation, la numérisation, l’«algorithmisation» massive et le recours à l’intelligence artificielle, les télé-opérations, plus globalement la robotisation généralisée, les modes de managements alternatifs de tout poil, l’aplatissement de la pyramide hiérarchique au profit d’un fonctionnement  collaboratif en réseau connecté et surinformé, la fabrication additive (3D), la réalité augmentée, l’évolution du manager vers l’animation collaborative pour des raisons essentiellement sociologiques, et encore bien d’autres influences ou injonctions.

Tout conspire donc semble-t-il à ébranler l’entreprise «classique» et l’image mentale que nous en avons, dans ses fondations les plus solides : ajoutons pour faire bonne mesure la transformation des comportements sociaux et cognitifs induite par le numérique, les nouveaux comportements socio-professionnels (générations Y et Z, télétravail etc.), l’accélération permanente des cycles et de tous les processus, les nouvelles (ou très anciennes) perspectives sur  place de l’entreprise dans la société (RSE, économie solidaire…), la remise en cause de la notion de territorialité (pourtant difficilement dissociable de la RSE) , la crise du capitalisme financier mondialiste et les comportements alternatifs de plus en plus nombreux, l’intelligence artificielle et il en manque beaucoup… Pour une énumération plus complète et organisée, je renvoie à la présentation graphique jointe à cet article.

Cette accélération n’est pas sans rappeler la célèbre courbe en «crosse de hockey» chère à Al Gore et autres tenants du réchauffement climatique d’origine anthropique :

Il est d’ailleurs amusant de rapprocher d’autres courbes en «crosse de hockey». Celle-ci sur le foisonnement des modes (aux deux sens du terme) de managements alternatifs :

3/ Sans compter tout ce qui va se produire dans les 5 ans qui viennent et que nous sommes incapables de prévoir aujourd’hui

A ceci vient s’ajouter le fait que, si l’on sait repérer dans le présent ou le futur immédiat les ruptures ou les tsunamis (informationnel par exemple, mais pas que…), on sait aussi que dans cinq ans seront à l’œuvre des forces et des mécanismes que nous sommes tous incapables d’imaginer aujourd’hui. C’est la conséquence mécanique de l’accélération exponentielle des changements, et l’explosion des combinaisons possibles entre ces changements (ou ces ruptures). Qui aurait été capable en 2000 de décrire un peu précisément l’impact du numérique sur nos comportements privés et professionnels au quotidien ? Ou d’annoncer l’ubérisation massive de l’économie ? la généralisation de la télé-production par imprimantes 3D («fabrication additive») ? le traitement temps réel des Big Datas à des fins marketing ou de pilotage opérationnel ? les BlockChain et leur application dans le domaine contractuel ? etc. Or, depuis 2000, le métronome a continué d’accélérer sa cadence, même si la trame du temps, elle, est immuable.

Ce qu’on propose ici, c’est de regarder de plus près ce à quoi il faut renoncer dans nos représentations archétypales, nos modélisations mentales, et la part croissante d’imprévisible (et de préparation à gérer l’imprévisible en question, avec un préavis de plus en plus faible) à laquelle il faut faire une place de plus en plus grande dans la «préparation» de l’avenir. Penser l’impensable, comme l’a écrit, au plus fort de la guerre froide et dans un tout autre contexte, le prospectiviste Hermann Kahn à propos de l’escalade nucléaire possible. Apprivoiser l’imprévisible…Ou bien apprendre à chevaucher un tigre de plus en plus impétueux.

4/ Ce qui ne change pas

C’est depuis longtemps un lieu commun que constater que même la nature qui nous entoure peut être manipulée ou à tous le moins dangereusement déréglée donc changer, même si les lois du cosmos ne changent pas. Il y a tout de même deux «choses» ne changent pas, finalement :

  • l’être humain, avec son intelligence, sa volonté, ses passions, ses émotions, ses forces et ses faiblesses, son besoin de bonheur, de sécurité, de reconnaissance, d’amitié sociale, de trouver du sens à ce qu’il fait et vit, etc. Un dicton germanique dit : «L’homme est plus vieux que l’Etat». On peut penser que cela s’applique aussi à l’entreprise.
  • la logique implacable intrinsèque au capitalisme libéral et financier, qui conduit à produire toujours plus et plus vite, s’enrichir toujours plus et plus vite, consommer toujours plus et plus vite, etc. (au moins à l’ échelle d’un pays, sinon des individus). Ce que Stiglitz (parmi bien d’autres) pointe fort bien dans son ouvrage «The Triumph of Greed»[6]. De ce point de vue, capitalisme ultralibéral et socialisme sont les deux faces d’une même pièce, le matérialisme. Les deux font de l’être humain soit une base de données consumériste, soit un pion interchangeable.

Ce qui ne change pas non plus, c’est ce qu’on attend, explicitement ou implicitement, de l’entreprise et qu’elle seule peut apporter dans la machine sociale :

–              l’entreprise en tant que communauté de vie (à temps partiel mais considérable) ; lieu social ;

–              l’entreprise en tant que lieu d’épanouissement des individus (et pas que de burn-out ou de harcèlements divers, même si…) par le travail (si, si) ;

–              la notion même d’œuvre commune, mieux, d’ouvrage (différence entre faire et agir : cf. saint Thomas d’Aquin ou Hannah Arendt, au choix)

–              l’entreprise lieu de transmission de savoirs et de savoir-faire ;

–            l’entreprise creuset de concrétisation d’innovations ;

–              l’entreprise point d’appui de la société pour la propagation de valeurs sociales et morales (si on donne tant de leçons de morale aux entrepreneurs et aux entreprises, via notamment la RSE et le développement durable, ce n’est pas seulement parce qu’il y a des patrons-voyous, du «business dans le business» chez certains employés ou  des entreprises mafieuses : c’est parce que la difficulté de l’Etat et des collectivités, y compris les familles, à transmettre et soutenir ces valeurs va croissant. On se raccroche comme on peut à ce qui apparaît comme relativement stable ;

–              l’entreprise dans ses interactions positives avec la vie privée (individu, famille, villages, villes…) ;

–              la notion de territorialité de l’entreprise, chère aux différentes normes RSE ;

–              peut-être la notion même de RSE : elle s’applique assez bien à l’entreprise de papa, telle que nous l’avons décrite, la F-entreprise, mais l’ e-entreprise  sans feu ni lieu  a tendance à filer entre les doigts des prescripteurs et des législateurs de hard- ou soft-law !

5/ «Business as usual»  ou bien «rien ne va plus»?

 

© Wile E.Coyote, de Chick Jones (E. pour Ethelbert)

On continue donc à employer le mot «entreprise» comme si de rien n’était, ou plutôt comme si ces changements radicaux venaient actualiser une essence immuable, L’entreprise, dans des états d’existence contingents.  N’assiste-t-on pas cependant à un réel changement d’essence et pas seulement de mode d’existence ? Comme lieu physique où ceux qui ont la chance d’avoir un travail régulier passent au moins la moitié de leur vie diurne (sauf 3×8…) et côtoient régulièrement et physiquement (sauf s’ils arrivent à esquiver la rencontre réelle par le mail) ceux avec qui ils coopèrent, cette -entreprise est déjà en train de céder la place à l’eentreprise ! Sauf dans l’industrie lourde ; quoique…

6/ Au fait, c’est quoi une entreprise ?

6.1 On connaît la parabole (indienne sans doute, probablement apocryphe) des 6 aveugles qui rencontrent un éléphant : selon qu’il a touché la queue, une oreille, une patte, la trompe etc. chacun donne une définition de l’éléphant qui n’a pas grand’chose à voir avec celle des autres.

Dans «L’entreprise, point aveugle du savoir», sous la direction de Blanche Segrestin [7], du père Baudoin Roger, et de Stéphane Vernac (Colloque de Cerisy, Editions Sciences humaines, 2014), on trouve ce constat : «l’entreprise est une boîte noire des sciences sociales, ignorée du droit, mal cernée par les sciences sociales et économiques…» Ce collectif plaide donc pour une science de l’entreprise.

Par exemple Ballet et de Bry dans «L’entreprise et l’éthique»[8], pp 160 et sq, proposent un survol des acceptions possibles du mot «entreprise» d’où nous dérivons librement la liste non-exhaustive qui suit : l’entreprise comme force en mouvement, organisation, creuset de création d’emploi (nulle part ailleurs, sauf les professions libérales, on ne crée des emplois ; ni n’en supprime, ce qui n’est pas le même chose que les détruire), agent économique et social, moyen en vue d’une finalité, institution sociale, nœud de flux de diverses natures, «lieu» de création de valeur ajoutée (le banquier ou le financier déplace son argent, l’industriel ou l’entrepreneur le place, immense différence ; quant à l’Etat, il déplace l’argent du contribuable, en principe au service du bien commun), lieu de création tout court, creuset d’innovation appliquée, aventure humaine collective, centre de profit, projet, corps naturel de la société (cf. les corps intermédiaires), fiction juridique de «personne morale» (intentionnalité, pouvoir, responsabilité…), groupe humain, nœud de relations, nœud de contrats (théorie des contrats sociaux intégrés TCSI),communauté, partie prenante, lieu de vie, invention juridique, structure, Dans «L’entreprise, point aveugle du savoir» déjà cité, on trouve également la notion intéressante de «gestion collégiale des inconnus communs non appropriables».(Le Masson, Weil.) On nous pardonnera, dans le cadre de cet article, de ne pas entrer dans ce palais des miroirs, même si c’est sans doute dans cette difficulté à saisir l’essence de l’entreprise, que gît le lièvre qui nous occupe. On y reviendra à la fin.

On sait aussi, expérimentalement, que l’entreprise est plus ou moins indissociable du capitalisme et de l’économie de marché, même si les conglomérats soviétoïdes peuvent prétendre au titre d’entreprise. Et, a fortiori, les entreprises publiques chères au colbertisme, high tech (Cohen) ou pas.

Une autre caractéristique empirique s’impose : l’entreprise en milieu concurrentiel capitaliste, est condamnée à innover plus vite que les autres, sous une forme ou sous une autre. C’est le célèbre paradoxe de la Reine Rouge emprunté à Lewis Caroll : si les autres avancent plus vite qu’elle, la Reine Rouge recule. La culture de l’excellence d’un geste ou d’un produit immuable, donc l’anti-innovation, la tradition, est obligée de sacrifier au dogme de l’innovation sous une forme ou sous une autre. Le geste de l’artisan, de plus en plus parfait, n’est pas suffisant en milieu capitaliste. La sellerie de luxe ou la forge japonaise en sont deux exemples. La caricature de la Reine Rouge est évidemment la SSII[9] ou le vendeur de xx-phones condamné à mettre tous les 6 mois ou 1 an un nouveau produit sur le marché. L’entreprise, quelle qu’elle soit, est donc sans cesse en mouvement sous peine de mort thermodynamique et comptable.

6.2 Le lecteur soucieux de davantage de rigueur académique pourra bien sûr se rapporter aux bons ouvrages ou aux cours de MBA. Quelques noms pour jalonner le parcours : Fayol 1916, Coase 1937[10], Simon 1951, Ansoff 1965, Chandler, Galbraith 1967, Solow, Mintzberg, Freeman & alii 1984 (déjà cités, théorie des parties prenantes), Jensen et Meckling 1976 ainsi que Fama et Jensen 1983 (théorie de l’agence), French 1979 (réflexions sur la notion de «personne morale», intentionalité, responsabilité etc.) Donaldson & Dunfee, 1995 (théorie des contrats sociaux intégrés TCSI), Rifkin 1996 (la fin du travail), Roberts, Weber (Economie et société), Lussato, Gélinier, l’entreprise J (Toyota, Masahiko Aoki , Taiïchi Ohno, 1990…) etc. Tous peu ou prou supposent ce «modèle archétypal», une sorte d’essence de l’entreprise: culture d’entreprise (y compris la culture émotionnelle chère à nos contemporains) /ambiance éthique spécifique/valeurs/vision/objectifs stratégiques/processus/organisation/système d’information et de pilotage/production et services/optimisation des ressources/ etc.

Ceux qui trouveraient cette liste trop peu francophone se reporteront à l’article récent de  M. Albouy dans The conversation , auquel il conviendrait d’ajouter les travaux sur la gouvernance (Viénot, Bouton etc.)

6.3 L’entreprise, qu’elle soit marchande ou désintéressée, a une marque indélébile : l’incertitude et donc la prise de risque. Elle est prométhéenne par nature[11]. Sans incertitude, pas de prise de risque, pas d’entrepreneur, pas d’esprit d’entreprise, pas d’entreprise. L’incertitude est une chose, l’aversion au risque en est une autre. La reconnaissance de la prise de risque en est une troisième. L’entreprise a une finalité : contribuer par sa production aux conditions matérielles requises pour le développement de chacun (en gros, le bas de la pyramide de Maslow, ce n’est déjà pas si mal). Pour assurer cette contribution au bien commun, elle produit ou fournit et vend (à des clients solvables) des biens et des services dont les membres de la société ont besoin (vision certes angélique au vu de la création pavlovienne et mimétique de besoins artificiels). Elle a une substance : les moyens matériels, les connaissances, les savoir-faire, les capitaux matériels et immatériels.  Elle a une forme :  forme juridique, organisation, structure, processus, procédures etc. Elle fonctionne parce que les actes humains la font vivre.

L’entreprise naît à partir du moment où l’entrepreneur se lie juridiquement à un tiers : actionnaire, associé, salarié… Si l’entreprise a droit au titre de « société », c’est bien à cause de cela. L’entreprise est d’abord un lieu social, où l’on «fait société» comme on dit. Le free-lance est un franc-tireur (soumis comme tel aux lois de la guerre économique, car suspect aux deux camps par définition), pas un entrepreneur. C’est pourquoi la prise de participation est préférable au prêt d’argent ; elle crée un lien social. De même pour les contrats de travail des employés.

Cela étant dit, plus classiquement une entreprise est la mobilisation, par un ou plusieurs dirigeants, détenteurs ou pas de tout ou partie des capitaux, réunis ou pas par des liens familiaux, mandataires sociaux ou pas :

  • de personnes détenant des savoir-faire, liées par des contrats,
  • de projets, de connaissances et de informations,
  • de moyens de gestion, de production et de services,
  • de capitaux,

L’entreprise est organisée et pilotée afin de fournir des produits et des services à des clients solvables, dans un environnement plus ou moins concurrentiel. Pour cela, l’entreprise est organisée, structurée, hiérarchisée, gérée (managée), pilotée pour réaliser sa production ou ses services de la façon la plus efficace possible, afin d’atteindre ses objectifs stratégiques et opérationnels, en maîtrisant aussi bien que possible ses risques. L’entreprise est un nœud d’informations et de prises de décisions, de flux physiques et immatériels ; elle interagit avec ses parties prenantes, notamment ses clients et ses fournisseurs. Elle est l’objet d’une fiction juridique appelée «personne morale». Elle dispose d’un statut en principe adapté à son objet social, plus ou moins précis et étendu, à sa structure, à son environnement et apportant le maximum de sécurité aux dirigeants et aux actionnaires. Des processus (direction, management, production, support) permettent de transformer des inputs en outputs en assurant la conformité des produits et services aux besoins exprimés par les clients. C’est dans le déroulement de ce processus global que s’élabore la valeur ajoutée de l’entreprise.

Telle est dans les grandes lignes l’image mentale que la plupart d’entre nous ont en tête, y compris pour Uber ou AirBnB. A ceci s’ajoute la notion de lieu physique, unique ou disséminé (établissements, succursales, délocalisation, entreprise étendue…) L’entreprise a au minimum un siège social : société de domiciliation, simple bureau ou même simple boîte aux lettres, îles Caïman etc. mais lieu physique tout de même. Sinon, pas d’immatriculation au RCS donc pas de business.

Est-ce que tout cela résiste aux vagues d’innovation et aux ruptures esquissées au début de l’article ? Que deviennent alors les catégories de Mintzberg : adhocracy (1987) certes a toutes ses chances, mais quid de la typologie canonique : entrepreneuriale, mécaniste, «divisionnalisée», professionnelle, innovatrice, missionnaire et politique ? En revanche on peut être sûr que son «syndrome du manager» (cerveau gauche «contre » cerveau droit) perdurera, quoi que devienne le «manager». Les théories X,Y Z etc. chères à McGregor, Ouchi et autres, sans doute aussi.

  1. Les causes : facteurs de changements, ruptures, révolutions

«Désormais la carte précède le territoire… c’est elle qui engendre le territoire.»[12]

7.1 Facteurs techniques : interconnexion des personnes et des organisations, big data, robotisation (des actions, des décisions…), simulations en temps réel, réalité augmentée, actions algorithmiques, fabrication additive (imprimantes 3D…), télé-opérations (y compris la maintenance/réparation de robots), cybersécurité, applications des  blockchains etc.

7.2 Facteurs organisationnels: évolution de l’autorité, du leadership, aplatissement de la pyramide hiérarchique, échanges d’information horizontaux en réseau plus que verticaux en cascade, modes de management alternatifs, robotisation de tout ce qui peut l’être y compris les processus de décision, etc.

7.3 Facteurs comportementaux et cognitifs : évolution des comportements managériaux, des relations avec les parties prenantes, intelligence artificielle, interactions humain/numérique et ses conséquences comportementales, transhumanisme à courte ou moyenne échéance, exigences d’agilité et de rapidité managériales croissantes, individualisme croissant, etc.

7.4 Facteurs sociétaux : marchandisation d’activités naguère gracieuses : (AirBnB etc.), simultanément développement d’un refus du capitalisme libéral financiarisé (par l’économie locale ré-humanisée, sociale et solidaire ou pas, les coopératives, etc.),multiculturalisme, communautarisme, mondialisation et standardisation (économie, culture, comportements, etc.), connectivité croissante et permanente, relation au travail et à la vie privée, relation à l’autorité, exigence croissante d’éthique dans l’entreprise, etc.

Les quatre catégories ci-dessus interagissent constamment entre elles.

  1. Les effets
  • Sur les personnes: une agilité et une réactivité croissante et continues sont exigées de/ voire recherchées par/ (tant que la personne résiste à la pression psycho-temporelle), mais en même temps les processus et procédures (routines) se rigidifient. Cette pression provoque des modifications des processus cognitifs et ne favorise pas la compréhension de situations nouvelles et inattendues. Il est nécessaire d’absorber des savoir-faire ou des savoir-être nouveaux à une cadence croissante. L’individualisme est encouragé par les pratiques technologiques. Comme on est tous le manager et le managé de quelqu’un (y compris des clients ou des sous-traitants), les exigences à l’égard du management s’appliquent à tous. Qui ne se digitalise pas (avec un effet d’entraînement mimétique impressionnant !), du manager au consultant et au coach en passant par le juriste numérisé et homo numericus vulgaris et toutes les autres parties prenantes ? Il faut être digital, ou disparaître ! Au moment où toute activité manuelle (y compris bientôt frapper un clavier) s’évanouit pour la plupart d’entre nous, il s’agit, par un jeu de mots singulier, de remplacer manuel par digital…

 

 

8.2 Sur l’entreprise : l’unité de lieu, de temps et d’action (l’entreprise partage avec le théâtre cette caractéristique canonique !), mais aussi la stabilité, la sédentarité, les interactions physiques entre personnes (et le flux d’information qui va avec : un mail transmet 10% environ de l’information que fournit le même échange «face à face», notamment par le langage corporel, PNL etc.),  tout cela est radicalement remis en cause par les facteurs de changement ou rupture que nous avons laborieusement identifiés. Il en manque certainement, et de toute manière dans deux ans la liste sera largement incomplète sans qu’on puisse prédire en quoi elle le sera. Les notions de flux se modifient aussi, puisque le référentiel spatio-temporel change.

Les notions d’accident du travail (de trajet ou sur place), de retraite (où est la frontière entre le travail et la vie privée ?), deviennent plus difficiles à cerner. La sphère juridique est donc impactée, en mode réactif et non pro-actif compte tenu de la vitesse d’évolution.

 

8.3 Sur les parties prenantes : la notion même de partie prenante est entamée, lorsque tout un chacun peut être, dans pas mal de secteurs, producteur, vendeur, acheteur, prestataire (ubérisation des activités économiques). Noter que la notion de siège social, comme on l’a dit, peut se dématérialiser aussi. Les parties prenantes de l’entreprise s’adapteront également à ces remises en question partielles ou complètes, nouvelles ou continues, d’autant plus facilement qu’elles seront dans la même logique et soumises aux mêmes facteurs d’évolution.

 

8.4 Sur la société :

C’est l’œuf et la poule : est-ce l’environnement social, au sens large (humain, technique, culturel etc.) qui vient modeler l’activité économique ou est-ce l’inverse ? On a plutôt affaire à un phénomène cybernétique plus ou moins régulé, où la société influence l’entreprise, directement ou via les parties prenantes, et réciproquement. Il est possible qu’il existe une ou des cause(s) commune(s) à ces phénomènes (société et entreprise) mais cette analyse dépasse le cadre de cet article.

  1. L’entreprise telle qu’on la connaît est-elle en train de disparaître ?

«La carte n’est pas le territoire.» Alfred Abdank Skarbeck Korzybski (1879,Varsovie – 1950, Connecticut) considéré comme le père de la sémantique générale.

 

Atlanta : -entreprise

 

e-entreprise ?

 

9.1 Assurément non, en tant que telle. L’essence de l’entreprise est inchangée : c’est une aventure humaine orientée vers un but marchand[13], avec comme on l’a dit, à sa racine une prise de risque acceptée au moins par quelques-uns. Elle continuera à exister, sous une forme ou une autre, parce que d’une part l’esprit d’entreprendre, d’autre part la nécessité pour la multitude de travailler pour vivre, perdureront quoi qu’il arrive. La forme est indispensable à l’être, mais elle n’en est pas la cause, ni matérielle, ni efficiente, ni finale.

Ce qui est en jeu sous nos yeux et entre nos mains, c’est, comme on l’a vu plus haut :

  • l’entreprise en tant que communauté de vie (à temps partiel mais considérable) ; lieu social ;
  • l’entreprise en tant que lieu d’épanouissement des individus (et pas que de burn-out ou de harcèlements divers, même si…) par le travail (si, si) ;
  • la notion même d’œuvre commune, mieux, d’ouvrage (différence entre faire et agir: cf. saint Thomas d’Aquin ou Hannah Arendt, au choix) ;
  • l’entreprise creuset de concrétisation d’innovations ;
  • l’entreprise lieu de transmission de savoirs et de savoir-faire ;
  • l’entreprise point d’appui de la société pour la propagation de valeurs sociales et morales (si on donne tant de leçons de morale aux entrepreneurs et aux entreprises, via notamment la RSE et le développement durable, ce n’est pas seulement parce qu’il y a des patrons-voyous, du «business dans le business» chez certains employés ou des entreprises mafieuses : c’est parce que la difficulté de l’Etat et des collectivités, y compris les familles, à transmettre et soutenir ces valeurs va croissant. On se raccroche comme on peut à ce qui apparaît comme relativement stable ;
  • l’entreprise dans ses interactions positives avec la vie privée (individu, famille, villages, villes…) ;
  • la notion de territorialité de l’entreprise, chère aux différentes normes RSE ;
  • peut-être la notion même de RSE : elle s’applique assez bien à l’entreprise de papa, telle que nous l’avons décrite, la F-entreprise, mais l’ e-entreprise sans feu ni lieu [14]a tendance à filer entre les doigts des prescripteurs et des législateurs de hard- ou soft-law !

9.2 Nous avons restreint cette analyse très succincte au périmètre (de plus en plus flou et poreux) de l’entreprise. Il est évident que, si elle subit des influences externes majeures (individus, société, autres corps intermédiaires de la société nationale ou mondiale, parties prenantes diverses et variées, influences morales, juridiques, idéologiques, médiatiques etc.) elle n’en influence pas moins son environnement (c’est la racine même de la notion de partie prenante, c’est aussi un fait constitutif de toute analyse du bien commun et de la hiérarchie des biens particuliers et commun). Influence technique, comportementale, linguistique etc. Il y a des effets cybernétiques (stables ou instables ?)
Il est clair également que l’Etat, garant du bien commun et des conditions nécessaires à un fonctionnement juste de la société (notamment dans sa dimension économique) doit affronter la question de la transmission du savoir : si les évolutions des savoirs et des savoir-faire accélèrent exponentiellement, une conséquence mécanique est que l’on n’aura plus le temps de former des enseignants et des formateurs : ils seront dépassés au moment même d’entrer en lice. Sauf pour les connaissances et méthodes qui sont le socle de tout le reste. Savoir raisonner et manier les fondamentaux de la gestion, des mathématiques, de la physique, de l’économie etc. restera plus que jamais indispensable. Mais quid des savoirs et outils et savoir-faire nouveaux dans leur période d’émergence, avant d’être eux-mêmes dépassés? Ils ne s’apprendront que sur le tas et donc de façon hétérogène. En clair, c’est la sphère de l’enseignement technique et en partie général qui est en cause.

 

9.3 La notion même de « temps long » dont doit être dépositaire la société, car il nécessite des investissements jusqu’à présent hors de portée des intérêts privés (pour combien de temps ? Gafa, multinationales etc.), cette notion est elle-même remise en cause, on l’aura suffisamment vu dans cet article. Qui tiendra le rôle de « maître des horloges », cher à Philippe Delmas ?

 

 

[1] Réplique d’Alain Delon au Guépard, dans le film éponyme. Généralement traduit et propagé par «Pour que rien ne change, il faut que tout change».

[2] D’après Segrestin & Hatchuel, « Refonder l’entreprise », Seuil, République des idées, 2012, le mot «entreprise» existe dès le Code civil de 1807, mais ne commence à désigner une entité, et non une activité ou une aventure, ou un contrat, que vers 1857 et, massivement, à la toute fin du XIXème siècle. Ce que corrobore Michel Drancourt dans ses «Leçons d’histoire sur l’Entreprise de l’Antiquité à nos jours», PUF, Major, 1998. Dans d’autres cultures, Corporation, Company (US) et Firm, Company (UK), Unternehmen, Gesellschaft et Firma (GE) ont suivi d’autres destinées, comme leurs noms l’indiquent.

[3] Théorie des parties prenantes : Freeman et alii, circa 1984. Théorie très récente mais unanimement acceptée comme allant de soi.

[4] Jensen & Meckling 1976 et autres.

[5] dont l’ISO 9001 est emblématique.

[6] Traduit dans «Le triomphe de la cupidité 2010», Babel 2011

[7] Co-auteur également avec Armand Hatchuel d’un intéressant «Refonder l’entreprise», Seuil, République des idées, 2012, cité plus haut.

[8] Seuil, Point Economie, 2001

[9] Société de services en ingénierie informatique

[10] The Nature of the Firm, Economica, New Series, Vol 4,n°16, Nov.1937)

[11] Image empruntée à Michel Drancourt, op. cit.

[12] Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Galilée 1981, cité par Baptiste Rappin dans «Au fondement du management», Chemins de pensée, Les Editions Ovadia, 2014, à propos des sciences de gestion et d’organisation.

[13] Au sens général, l’entreprise est une aventure humaine, caractérisée par la prise de risque, dont le but n’est pas nécessairement marchand (ex. traverser à pied l’Antarctique, ou créer Emmaüs).

[14] Cf. Jacques Ellul, grand pourfendeur de l’idéologie techniciste s’il en fut, avec Heidegger, Husserl, et quelques autres : « Sans feu ni lieu », Seuil, 1975 (écrit en 1951) : concerne la ville et ses dérives, mais se transposerait assez bien à l’e-entreprise.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *