Pour en finir avec les Cygnes Noirs qui n’en sont pas… mais peuvent en cacher des vrais

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde. »

(Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », dans « Poésie 44 »)

Où l’on montre que COVID-19 est tout sauf un cygne noir (au sens de Taleb) mais qu’il en cache (au moins) un vrai. Et où l’on voit que cette distinction a quelque chose à voir avec la clause Hardship bien connue des juristes, des assureurs et des acheteurs.

Laurent Barthélemy est consultant free-lance en RSE (référencé Lucie 26000), maîtrise des risques et ingénierie des systèmes : www.hyperionlbc.com  .

1/ Rappel des définitions

Nous devons au poète satirique latin Juvénal (à cheval sur le Ier et le IIème siècles PC) l’expression « rara avis in terris nigroque simillima cygno» (6ème satire). C’est là le fameux « cygne noir », parfois abrégé en « oiseau rare ».

Wikipedia Commons

Taleb dans le prologue de son célèbre ouvrage homonyme (2007), signale que les premiers Européens [depuis Juvénal ou Hérodote sans doute] à avoir aperçu un cygne vraiment noir, sont Wilhelm von Vlamingh et ses compatriotes allemands explorant l’Australie occidentale en 1697.

Dans son ouvrage sous-titré « The impact of the HIGHLY IMPROBABLE » Nassim Nicholas Taleb (The Black Swan, Penguin Random House, 2d edition 2010) donne une définition très précise de ce qu’il appelle un Black Swan.  C’est un événement quasiment impossible à prédire, dont les conséquences sont très graves voire extrêmement graves. Taleb est statisticien, et affirme que les très faibles probabilités ne se manipulent pas comme les probabilités courantes [disons supérieures à 10 EXP-8] et du coup échappent aux prévisions familières aux actuaires, assureurs et autres gérants de casinos.  L’attentat du 11 septembre 2001 (WTC), le tsunami de 2004 dans l’Océan indien, sont des cygnes noirs, de même selon lui que la crise financière de 2007. On pourrait probablement, selon les mêmes critères, ajouter à la liste le bombardement atomique de 1945 (du moins vu par les Japonais), l’éruption du Santorin en 1600 AC, le séisme et le tsunami associé de 2011 au Japon (tant par la magnitude des phénomènes que par le nombre de morts et disparus (estimé à environ 20 000) et par leurs conséquences sociales) ainsi que divers cataclysmes ou calamités d’un passé plus ou moins lointain ou de l’avenir. Une chute mal placée de météorite géante entrerait dans le 4ème quartier de Taleb (le passage de la comète de Halley en 1910 avait déclenché un confinement de courte durée dans certains pays). On frôle ici la collapsologie. En revanche la crue centennale de la Seine à Paris ne rentre pas dans ces critères.  

2ème édition, 2010

Le manque de prédictibilité peut également être dû à des biais cognitifs, autrement dit: déni ou distorsion de réalité, pour de multiples causes.

Un lecteur ami et attentif me fait observer que la chute du Mur de Berlin répond aux critères du Cygne Noir. C’est en effet le cas, parce qu’à ma connaissance, à part Emmanuel Todd en Occident personne n’a prédit cet événement avec précision et les conséquences à défaut d’être catastrophiques (ce fut une bonne nouvelle) ont été d’une ampleur planétaire.

La meilleure chose à faire est évidemment de (re)lire le livre, même si ses thèses sont parfois contestées par des confrères. C’est comme Clausewitz ou Confucius : souvent cités, rarement lus.

Il peut être intéressant aussi (et roboratif) de lire Beauzamy (68) (fondateur de la SCM, Société de Calcul Mathématique) sur les évènements « extrêmes » et leur approche par des méthodes autres que probabilistes[1]. Mais voici deux passages de Black Swan qui résument bien, me semble-t-il, la thèse de Taleb.


[1] Voir notamment Méthodes probabilistes pour l’étude des phénomènes réels, SCMSA, 2004, chapitre 18 La prévision des phénomènes extrêmes, p 234 et sq.

(page 365 de l’édition Random House 2010)

C’est le 4ème quartier qui l’intéresse.  Et l’on peut méditer les recettes qu’il propose pour devenir résilients (ou robustes) aux Cygnes Noirs :

Random House_ed 2010, p. 374
Random House ed 2010, p.375
Random House ed 2010, p.376


2/ COVID-19 n’est donc absolument pas un Cygne Noir

Magritte- 1929- Ceci n’est pas une pipe- Los Angeles County Museum of Art

Nul ne songerait à nier que les conséquences de l’épidémie mondiale de COVID-19 ne soient très graves, en nombre de morts, quantité de souffrances et d’angoisses, et en risques assumés par le corps médical et d’autres.

Mais il est tout aussi clair que COVID-19 était parfaitement prévisible, sauf pour ce qui concerne la date exacte d’apparition de l’épidémie et la nature exacte du virus.

Fish & Wildlife Services

Pourquoi : parce que les « pandémies » ou autres maladies infectieuses se succèdent avec régularité depuis des siècles et particulièrement depuis la seconde moitié du XXème siècle, avec une fréquence croissante apparemment.

Et aussi parce que l’épidémie de 2009-2010 H1N1 a été qualifiée de pandémie (comme d’autres antérieures ou simultanées) et a fait l’objet d’un retour d’expérience très poussé, et de plans d’action gouvernementaux ou d’entreprises très détaillés, au moins jusqu’en 2013 : voir par exemple le Livre des plans de santé publique,  pages 82 et 83 (plan national de prévention Pandémie Grippale). Ou encore ce document SGDSN de 2011 sur le même sujet.

Les rapports annuels du World Economic Forum (Davos) ou beaucoup d’autres études de risques systémiques, montrent clairement que ce genre d’événement est dûment répertorié depuis des années parmi ceux relativement probables. Le risque (probabilité x gravité, pondéré par le niveau de contrôle) est classé comme important.

WEF Global Risks Landscape, 2019, p.3/114
WEF Global Risks Landscape, 2020, p.3/102

Enfin, l’on ne peut pas dire qu’un quelconque aveuglement collectif ou spécifique ait prévalu, puisque les plans Pandémie existent depuis plusieurs années. En revanche, ils n’ont apparemment pas été mis en œuvre durablement et complètement.

3/ Le vrai Cygne Noir, c’est la réponse du système socio-économique et la stratégie du Hérisson qui en découle

Le niveau sans précédent de vulnérabilité systémique des pays industrialisés (et peut-être d’autres) à une épidémie particulièrement contagieuse, n’est pas à proprement parler un cygne noir : tous les indicateurs depuis des années passent dans le rouge en termes d’endettement, de vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement (sans parler même des OBOR  (nouvelles routes de la soie) chinois), de flux de plus en plus tendus, de délocalisations donc d’interdépendances extrêmes, de distance croissante entre les classes de population, d’emprise excessive de la finance spéculative sur l’économie, les personnes et la planète etc.

La stratégie inédite (de très longue date dans le monde occidental, voire jamais vue en France depuis 2000 ans) de limitation de la propagation du virus par le confinement général et le quasi-arrêt de l’activité sociale et économique : voilà le vrai Cygne Noir. Pour continuer à filer la métaphore animalière, quitte à fabriquer des chimères: le hérisson se met en boule.

Wikipedia Commons

Querelle byzantine et stérile me direz-vous, il y a d’autres urgences que ratiociner sur cette question ? (Une discussion sur le sexe des anges se déroulait, dit-on, durant la conquête de Constantinople par Mehmet II le 29 mai 1453. Cet événement fut-il vraiment un cygne noir ?)

  Pas vraiment : comme nous le rappelle Albert Camus en exergue, il faut nommer les choses correctement pour pouvoir s’en occuper efficacement. En langage scolastique ou aristotélicien, on dira que le nom donne accès à l’essence de la chose. Donc traiter COVID-19 comme un événement imprévisible est une erreur et c’est bien la résilience et la stratégie de défense contre les pandémies (ou toute autre agression systémique – confer les rapports annuels WEF déjà mentionnés-) qu’il faut améliorer, pour la prochaine fois, qui ne manquera pas d’arriver.

Erinaceus_roumanicus_Ukraine__author Mikhail Kolesnikov

4/ Cygnes noirs, gris, blancs, hérissons et clause Hardship

D’autre part, cette distinction n’est pas sans conséquence pour les débats – compliqués eux aussi, dont certains sont peut-être des combats de retardement- entre assureurs (et donc actuaires), juristes et entreprises sur les clauses de force majeure et de hardship (appelée parfois aussi clause de sauvegarde) invocables dans la présente situation, pour les contrats en cours d’exécution. Cette notion de hardship, venant du droit anglo-saxon et international, est apparue dans le droit des affaires français et le droit des contrats, dans les années 2000-2010.

Tornade Elie dans le Manitoba-2007

Pour l’instant les assureurs ne brillent pas collectivement par leur sens du bien commun, mais il est permis d’espérer que cela change : des exemples comme la MAIF qui restitue 100 millions d’Euros à ses assurés (chute des accidents de la routes depuis le confinement…) peuvent en entraîner d’autres, par mimétisme.

D’après les principes UNIDROIT «il y a hardship lorsque surviennent des événements qui altèrent fondamentalement l’équilibre des prestations, soit que le coût de l’exécution des obligations ait augmenté, soit que la valeur de la contreprestation ait diminué, et:

a) que ces événements sont survenus ou ont été connus de la partie lésée après la conclusion du contrat;

b) que la partie lésée n’a pu, lors de la conclusion du contrat, raisonnablement prendre de tels événements en considération;

c) que ces événements échappent au contrôle de la partie lésée; et

d) que le risque de ces événements n’a pas été assumé par la partie lésée.

  Ainsi, la situation de hardship est liée à la théorie de l’imprévision, c’est-à-dire à un «bouleversement inattendu [mais pas irrésistible, auquel cas il y aurait force majeure] d’un équilibre contractuel qui rend l’exécution d’un contrat anormalement onéreux pour les parties » 

La clause de hardship vise à régler l’hypothèse où surviennent, dans l’exécution d’un contrat en cours, des événements (économiques, politiques et, le cas échéant, techniques) inévitables et imprévisibles au moment de la conclusion du contrat qui bouleversent l’équilibre des relations entre parties de telle sorte à rendre l’exécution, pour l’une d’entre elles, beaucoup plus onéreuse ou difficile. 

N’étant pas juriste mais acheteur, je ne m’avancerai pas plus loin et me contenterai de rappeler la définition de la force majeure :

L’article 1218 du Code Civil (anciennement 1148) définit la force majeure comme étant «imprévisible, irrésistible et extérieure à la volonté des parties» : 

o        « imprévisible » lors de la conclusion du contrat. Il s’agit d’un événement anormal, à caractère soudain ou rare ;  

o        « irrésistible », c’est-à-dire inévitable ; 

o        « extérieur à la volonté des parties », c’est-à-dire que la partie qui invoque cette clause n’a joué aucun rôle dans la survenance de l’événement invoqué.

En langage non juridique, et donc approximatif et simpliste, on dira que la hardship intègre les imprévus économiques ou politiques à côté des catastrophes naturelles.

Le Japon par exemple (qui ne connaît pas explicitement la force majeure ni les « Acts of God » des anglo-saxons) , est semble-t-il actuellement en train de se tourner vers quelque chose qui ressemble à la hardship dans le contexte COVID-19.

J’espère que les juristes qui liront ces lignes ne s’arracheront pas les cheveux, ce qui cependant règlerait pour eux/elles le problème épineux du coiffeur en ces temps de confinement.

On voit donc que la distinction sur les vrais et faux cygnes noirs est loin d’être anodine et surplombe plusieurs questions très concrètes.

Conclusion

Le vrai Cygne noir dans cette affaire, c’est le niveau de vulnérabilité et d’impréparation, probablement jamais atteint jusqu’à nos jours, des sociétés industrialisées et celui qu’elles induisent sur les sociétés non-industrialisées. 9/11 avait mis à la mode les analyses sur la résilience (c’est essentiellement celle du système financier qui était en jeu à l’époque) ; il n’est pas trop tard pour y revenir, mais en amont c’est un véritable changement de civilisation qui est nécessaire.

Rapport SWIFT-Prométhée « Resilience and Value », 2002
Rapport SWIFT-Prométhée « Resilience and Value », 2002

Epilogue

Au moment de mettre en ligne ce billet d’humeur, je décide d’aller faire un tour sur la Toile, pour voir à tout hasard et par précaution ce qu’en dit Taleb lui-même. Mauvaise pioche s’il avait affirmé que COVID-19 est effectivement un Black Swan ! Ouf, il dit aussi dans un article du New Yorker daté d’hier (21 avril 2020) que c’est un White Swan : https://www.newyorker.com/news/daily-comment/the-pandemic-isnt-a-black-swan-but-a-portent-of-a-more-fragile-global-system . Sinon, j’aurais vécu ça comme un Cygne noir pour Hyperion LBC   😉

Notons tout de même que les raisons que j’avance sont spécifiques à la France et aux autres pays à confinement total (sans distinction de régions, de villes, d’activités à part celles dites « essentielles » et a fortiori sans dépistage) alors que le Maestro parle plus globalement et avec des arguments plus académiques. Sutor, ne ultra crepidam.

                                                                                                                 22 avril 2020

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