Classements ESG/RSE des entreprises : pour quoi faire, et pour qui? Quel est le bon ?

Un classement récent qui peut surprendre

Reptrack ™ 03.2020_top 10 Reputation 1

J’avoue avoir sursauté lorsque j’ai pris connaissance du « top 10 » du classement RepTrack ™ 2020 du Reputation Institute (classement complet ici: https://www.reptrak.com/global-reptrak-100/), largement relayé par divers canaux. Ce classement met en avant l’importance de l’ESG (Environnement, Social, Gouvernance) dans la performance des entreprises. Jusque-là tout va bien : L’ESG est une grille d’évaluation utilisée par les investisseurs et les banques et qui est le miroir des grilles RSE (responsabilité sociétale des entreprises) donc en principe de l’engagement de la finance et des entreprises pour une économie plus vertueuse.

Mais :

  1.  les noms qu’on trouve dans cette liste ne sont pas ceux auxquels je pense spontanément quand on parle de RSE, même aux Etats-Unis ; certains sont même régulièrement au centre de controverses plus ou moins graves ;
  2. le classement ressemble tout de même un peu à un indice de cotation boursière aligné principalement sur la valorisation financière ;
  3. la méthodologie employée est présentée de manière assez précise et permet un ranking relativement objectif sur les bonnes pratiques RSE (ou autres) ; mais on a du mal à cerner l’impact de ces pratiques (environnement, parties prenantes, sociétal, territoires…) et le ranking qui en résulterait (moyennant renormalisation) sur la base de l’impact réel (positif et négatif) ; autrement dit, les résultats et pas seulement les pratiques ;
  4. enfin, une enquête rapide sur Internet montre qu’outre Vigeo Eiris (Moody’s), Ecovadis, Impak et quelques autres agences d’évaluation ESG/RSE, les classements ESG sont légion : Corporate Knights, Dow Jones (Standard & Poor’s), Harvard Business Review, Le Point et Challenges (avec l’agence allemande Statista), j’en passe et des meilleures, par exemple l’index Gaïa Rating d’Ethifinance (Qivalio avec Spread Research). On en dénombre aisément une quinzaine. Nord-américains ou européens, tous basés sur des métriques différentes (critères ou pondération des critères). Lequel est le bon, ou bien à qui chaque classement est-il destiné ?

Ces classements sont parfois purement ESG/RSE, parfois basés sur un mix « performance financière/ESG/autres critères » : innovation etc. Ils sont donc difficilement comparables. Et parfois on ne peut se défendre d’une impression de mélange de genres fâcheux entre cotation purement financière et cotation ESG ; même si démarche RSE/ESG et performance économique vont de pair.

https://am.jpmorgan.com/fr/fr/asset-management/per/insights/market-insights/on-the-minds-of-investors/how-esg-affects-investment-process/

J’ai donc regardé de plus près ce fameux classement RepTrack ™ mais aussi ceux que je viens de citer, ainsi que Great Place to Work, Drucker Institute, JUST Capital etc. en me demandant à chaque fois : qui les fait, dans quels buts, comment, et qui utilise ces classements. BCorp occupe une place à part, car il ne publie pas de classement mais dispose en interne de tous les éléments pour évaluer ses membres selon ces mêmes critères (Business Impact Assessment).

Cette étude, assez longue, est disponible sur mon blog Classements ESG des entreprises: lequel est le bon? une étude détaillée Les synthèses du présent article sont issues de ce travail d’analyse détaillée. Dans l’étude détaillée, vous trouverez à chaque fois les liens permettant d’accéder directement aux classements étudiés, ainsi qu’aux méthodologies mises en œuvre, lorsqu’elles sont disponibles.

Je vous propose donc simplement ici une promenade pas trop longue dans le monde enchanté des classements ESG.

Bien entendu, la réponse à la question « lequel est le bon? » est « tous, et aucun ». Tout dépend de qui les lit, dans quel but, et comment.

Le foisonnement des classements et les différences extrêmes qu’on peut trouver entre eux, ont le mérite d’attirer l’attention des investisseurs et du grand public sur l’importance croissante de la RSE et de son pendant financier, l’ISR (investissement socialement responsable).

1/ Ces classements ont plusieurs utilités possibles 

  • informer les investisseurs individuels ;
  • informer les sociétés d’investissement et les banques du contexte général ;
  • sensibiliser le grand public aux enjeux RSE dans les entreprises et au rôle de la finance (voir par exemple les initiatives européennes Finance Verte, Taxonomy etc.)
  • influencer éventuellement les lecteurs notamment concernant des « champions » nationaux ;
  • probablement provoquer une émulation entre les entreprises qui s’inscrivent pour se faire évaluer ;
  • informer et/ou influencer les agences et consultants en ESG/RSE/ISR ;
  • etc.

et peuvent présenter une utilité éventuelle pour les Etats ou territoires dans lesquels ces entreprises sont implantées.

Les fonds d’investissements, notamment ISR et à impact, disposent en général de leurs propres services d’analyse et ne communiquent évidemment pas leurs évaluations à d’autres que leurs clients. On peut citer par exemple Meeschaert Asset Management :  https://blog.meeschaert.com/blogueur/aurelie-baudhuin-recherche-isr

2/ ESG, RSE et  controverses

Même si cela reste à démontrer statistiquement, il est probable que les entreprises engagées dans des démarches RSE (donc en principe bien cotées ESG si ces démarches sont authentiques et portent des fruits) sont plus résilientes aux crises, notamment celle du COVID actuellement, que les autres. La question de la corrélation à l’utilité sociale (et environnementale) se pose également. Il sera donc intéressant d’établir des corrélations avec ces classements et que les auteurs des classements intègrent ce paramètre dans leurs prochaines évaluations. De même, les corrélations éventuelles entre controverses RSE et résilience et utilité sociale, seront intéressantes à suivre.

Ces classements publics sont d’une certaine manière le pendant ou le complément de classements issus des organismes spécialisés dans les controverses, par exemple :

source Boycott-MTP 2019

On trouve dans cette synthèse de controverses (2018) des noms qui figurent dans certains classements ESG. D’autres sites de controverses ESG ou RSE ou Greenwashing sont indiqués dans mon analyse détaillée: Classements ESG des entreprises: lequel est le bon? une étude détaillée. Je n’ai pas tenté de croiser précisément les classement ESG et les controverses ESG, cela supposerait un travail très approfondi qui sort du cadre de cette analyse.

3/ RSE,  résilience, vitalité, utilité sociale, sortie de crise

Le schéma ci-dessous (JUST Capital, étudié dans l’analyse détaillée des classements) encourage l’idée selon laquelle certaines pratiques RSE seraient favorables à la résilience financière en temps de crise, et inversement certaines pratiques controversées la dégraderaient. Cela rejoint, sur des bases différentes, mon analyse dans l’articleRSE par gros temps, prolongé par l’approche que je partage avec ma partenaire RSE Sophie Husson, dans cet autre article : «Pour une sortie de crise réellement durable, la RSE».

Controverses et résilience_Just Capital_07.08.2020

Inversement, Diagnostic Management  avait publié lors du premier confinement un comparatif illustré de la perception des comportements de plusieurs entreprises :

Enfin, une étude récente du BCG (03/12/2020), basée sur les notions de « vitalité » des entreprises et sur l’évaluation ESG, va dans le même sens. Cette référence à l’ESG est d’ailleurs pleinement alignée sur les classements étudiés dans cet article.

BCG- The Durable Benefits of Corporate Vitality_03.12.2020_ Reeves, Hansell, Whitaker, Deegan

Ce genre d’analyse (à consolider dans la durée et par des études réellement à valeur statistique) peut utilement venir alimenter les futurs classements ESG/RSE des entreprises.

4/ Des comparaisons intéressantes

4.1 Tout d’abord, une très grande disparité

Dans les noms et dans l’ordre de classement (lorsqu’une entreprise figure dans plusieurs classements, ce qui est plutôt l’exception que la règle dans ceux que nous avons étudiés). De façon plus détaillée, on peut noter que :

– des connexions par affinités ou par méthodologie existent entre les classements, entre par exemple RepTrack ™, Business Roundtable et JUST Capital ainsi que le Dow Jones Indice ;

– certains classements changent radicalement d’une année sur l’autre (par exemple Ecovadis entre 2019 et 2020) ;

– pratiquement aucune entreprise B Corp ne figure dans le classement RepTrack ™ (Danone fait partie des exceptions) alors que BCorp semble connecté à des agences de ranking ou mouvements « Business for Good » comme JUST Capital ;

– Impak (canadien), qui utilise la méthodologie IRIS+ et GIIN (Global Impact Investment Network) semble le seul à analyser aussi bien les externalités négatives que les externalités positives : un bilan global positif peut « cacher » des impacts négatifs très importants dans les domaines environnementaux et sociétaux. Noter que pour l’instant Impak n’a publié que sur les entreprises françaises du CAC 40, et annonce des classements ESG sur l’Euronext ainsi que sur le reste du monde ;

– le Drucker Institute fait appel à une très grande variété de sources (CSRHub, Sustainanalytics, American Customer Satisfaction Index etc.) et à beaucoup de sondages ;

– La HBR (Harvard Business Review) fait figure d’exception car elle note les dirigeants et non les entreprises ;

– Le Point et Challenges ne sont pas si anecdotiques que cela ; en particulier Le Point propose un classement synthétique ESG, mais aussi un classement E, un classement S et un classement G, qui montrent des différences notables de classement.

4.2 Quelques noms récurrents

On retrouve tout de même des noms communs à plusieurs classements (mais jamais la totalité des classements), à des rangs variables selon le classement. Par exemple (sans exhaustivité) : CISCO- SALESFORCE- DHL Express- MARS Inc- SAP- EY-STYKER- SAS- ADECCO GROUP- SCHNEIDER ELECTRIC- DANONE- MICHELIN- AMERICAN EXPRESS- ABBVIE- ADMIRAL GROUP PLC- BELCORP –NATURA- BANCO DO BRASIL – BMCI (Maroc) –– PIRELLI. – etc.

4.3 Et aussi des absents

Quand je cite des entreprises pionnières RSE françaises, lors des formations RSE que j’anime, je parle en général et par exemple de BONDUELLE, BARJANE, NUTRISET, LA RUCHE QUI DIT OUI, DANONE, COLAS… A part DANONE (qui est d’ailleurs discret dans les classements étudiés) je ne retrouve aucun de ces noms, même dans les classements franco-français. De même, NESTLE apparaît sauf erreur une seule fois, dans le classement Vigeo Eiris 2019.

4.4 Pour être recevable, un classement doit être accompagné des critères utilisés et de la méthodologie qui a permis de l’élaborer. C’est le cas de la quasi-totalité des classements étudiés dans cet article. On remarque une grande variété dans les critères détaillés et dans la pondération de ceux-ci. Les critères généraux sont toujours les mêmes et sont alignés sur l’ESG (et donc la Global Reporting Initiative de l’ONU, calée elle-même sur les PRI (Principles for Responsible Investment), mais c’est au niveau des sous-critères que les différences apparaissent. RepTrack™ fait exception en se calant sur la notion de réputation et en ne fournissant pas de détails sur sa méthodologie.

4.5 Quelques différences méthodologiques : certains classements contiennent des informations sur les régions géographiques (Vigeo Eiris, Ecovadis par exemple), d’autres se focalisent sur la QVT (qualité de vie au travail), certains s’intéressent uniquement aux grands groupes, d’autres descendent en-dessous de 50 personnes, d’autres fournissent des classements par domaine d’activité (Ecovadis ou DJSI par exemple, ainsi que Le Point ; la nature de l’activité peut en effet faciliter ou compliquer les progrès ESG/RSE) etc. Le Point (qui comme Challenges s’appuie sur l’agence allemande Statista) propose un classement global ESG, mais aussi des classements séparés Environnement, Social et Gouvernance, ainsi qu’un classement par domaine d’activité. Enfin, la revue Challenges quant à elle célèbre les « entreprises du CAC 40 vertueuses et championnes pour la protection du climat », sur la base d’un indice agrégé unique : la réduction annuelle de l’intensité des émissions de gaz à effet de serre.

Deux précurseurs

Mentionnons brièvement deux précurseurs des classements RSE/ESG :

– un précurseur lointain, Howard H. Bowen, qui dans son ouvrage mythique « The Social Responsibility of the Businessman » (1953) cite quelques entreprises engagées. Ce livre a fait l’objet d’une recension sur mon site HYPERION LBC ;

HR Bowen, 1953

– un précurseur plus proche dans le temps, Philip Kotler (avec David Hessekiel et Nancy R.Lee) : « Good Works ! Marketing and Corporate Initiatives that  Build a Better World… and the Bottom Line» (John Wiley & Sons, 2012). Ce livre passe en revue les bonnes pratiques de nombreuses entreprises américaines.

Ainsi, d’une autre manière, que John Elkington, le père et promoteur de la « Triple Bottom Line » (2004) avec notamment son ouvrage : « Cannibals with Forks, The Triple Bottom Line of 21st Century Business » (1997).

Conclusion

La comparaison des différents classements ESG/RSE passés en revue, laisse un sentiment assez fort de disparité dans les méthodologies et dans les résultats. Ils peuvent aussi donner l’impression que des entreprises qui mériteraient d’être mentionnées dans les palmarès, ne le sont pas.

On peut ensuite s’interroger sur l’utilité réelle de ces classements : à part sensibiliser le grand public à l’importance des enjeux sociétaux, environnementaux et de gouvernance, et stimuler une certaine émulation entre les entreprises du fait du caractère public de la communication, à quoi servent-ils en pratique ? Les professionnels de l’ESG et de l’ISR, ainsi que ceux de la RSE, ont en général accès aux données dont ils ont besoin, et s’intéressent davantage aux performances (RSE) de telle ou telle entreprise ou de tel ou tel secteur, qu’à un classement.

Enfin, il sera intéressant de corréler l’évolution durant la suite de la crise COVID et la période qui suivra, des entreprises bien classées ainsi que de celles qui font l’objet des controverses les plus fréquentes. Il y a une corrélation probable RSE-résilience- utilité sociale – performance économique (défensive et offensive) qui méritera d’être vérifiée aussi rigoureusement que possible.

Un commentaire

  1. JeanB a dit:

    Excellent travail d’investigation, d’analyse solide et de mise en perspective, séparant bien les constats et les commentaires, dans un style fluide et agréable à lire auquel cet auteur nous a habitués.
    p.s.: Le document Boycott n’est pas lisible en .pdf. Un lien vers le site serait utile.

    23 décembre 2020
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